mercredi 1 janvier 2014

Ze jazz world & co.


Ze jazz world & co.

Voilà-t-y pas que, pas plus tard qu’il y a quelques jours, je reçois un email (car moi aussi je reçois des emails — qu’est-ce que vous croyez ? — et que même que j’en fous pas mal à la poubelle sang m’aime les avoir ouverts).
Ledit courrier électronique provient d’un agent d’artistes tout heureux de pouvoir montrer à toot y kwanti qu’il a placé un de ses  poulains un peu partout dans le va c’te monde. Le poulain en question restera anonyme (vous connaissez ma discrétion proverbiale et mon peu de goût pour la délation… sauf si les tarifs s’avèrent particulièrement attractifs). Appelons donc le blanc bec Tomato & Company, un pseudonyme qui protège à merveille son identité réelle.

Pour être dans le cou, Coco, mieux vaut êt' jeune & bobo!

 
Jazz victory & tournée d'été (en VO): de quoi faire rêver Sophia Domancich, Fred Hersch, Michael Wollny ou Craig Taborn…




















Tom etc. (c’est plus court) n’a guère plus de 20 balais, mais ne vous inquiétez pas pour lui (je sais que vous êtes de nature craintive, voire timorée) : d’autres se sont chargés de lui préparer le chemin, de faire le ménage devant lui pour lui tapisser la voie royale qui mène à la reconnaissance franco-française, puis internationale. L’enfer du Nord et ses glissants pavés, il ne les connaîtra point, ça être totaaaal sûr de chez.
Les pavés, ça secoue la couenne & co. Pas vrai Tomate?
Et alors, EmGé, ça te pose problème qu’un jeune surdoué n’en bave pas? Ben oui, et Pâques un peu !
   Primo parce que le terme « surdoué » me ressort par tous les troud’. Jamais je n’ai rencontré un seul artiste qui ne me dise pas (et ce sans fausse modestie) : « Mec/man/mon p’tit gars/meu amigo/mein Freund… l’art c’est 5 à 10% de don, le reste c’est du taf/hard mthrfckn’ work, Baby/dur labeur/trabajo/Arbeit… Et si l’on revient à la phrase célèbre de ce bon (surtout avec les jolis petits garçons) vieux Gide « L’art nait de conscience, vit de lutte et meurt de liberté », on constatera sans peine et sans lunettes que le mot « don » y brille par son absence.
   Deuxio parce que malgré (ou à cause de) tout cet abrasage d’aspérités visant à la rendre consommable n’importe où, la musique de T. & co sonne tellement comme du creux faisant écho dans le vide & co que l’on se demande pourquoi d’aucuns ont intronisé celui-ci plutôt (ou plus tôt) que tel ou tel autre. Et, tenez-vous bien: la fistonne d’un célèbre violoniste de jazz-rock est déjà en piste et nous est annoncée pour bientôt comme la révélation du siècle. Question vacuité, sa musique : je ne vous dis que cela… 
    
Guère l'un… mais guère l'autre non plus: grelain ding ding, tout ça, qu'y dit le EmGé

     Voilà qui n'est pas sans rappeler l'histoire de Tomate Dufion, célèbre et évanescent fils de puissance 2. Avec le pactole médiatique fourni par ses darons + trois leçons de guitarythmique et une gueule d'ange, le voilà partout: dans les journaux pour dames, allahtélé, dans des pubs… Les VRAIS guitaristes manouches, eux, même teints en blond et affublés de lentilles bleu ciel, quelle place leur reste-t-il dans notre foutu fieffé pays d'adorateurs de filsde/fillesde aux oreilles pleines de…?
(
Michel & rien de plus…
     Au même âge que Tomate & co (à pø d’chôz prä), voici quelques décennies, un certain Michel Petrucciani avait — sans « Victwâââre du Jâââzz » ou breloques si-mi-la-ires à afficher — commencé une carrière d’une toot autre envergure en jouant une musique d’un toot autre acabit. S’il recevait alors le soutien enthousiaste d’aînés qui se bousculaient pour jouer avec lui, ce n’est pas un agent artistique (sic) qui leur avait fait la retape : ces vétérans possédaient juste deux oreilles en état de fonctionner et une capacité à s’en servir qui fait rêver de nos jours. D’ici à ce que Charles Lloyd, Miroslav Vitous ou Wayne Shorter manifestent le souhait de jouer en compagnie de Tomato &…
Au même âge (mais dans une autre catégorie pianistique), naguère, un Maurizio Pollini, pourtant couverts de prix reçus lors de concours internationaux, avait l’humilité de refuser des contrats d’enregistrement prestigieux, et la sagesse de choisir de continuer à peaufiner son art auprès de l’immense Arturo Benedetti-Michelangeli. Quant à Martha Argerich, déjà petitoune, elle possédait une maturité à vous trouer le derche… (pard’n my vulgarity, bitte schön). D'ailleurs que ce soit Michel, Maurizio ou Martha, les trois exsudent — au niveau du regard comme des traits du visage — une densité et une personnalité après lesquelles Tom ah tôt risque de courir encore longtemps. "Run, baby, run!", comme dit l'autre.
Maurizio: toujours une légende à 72 ans!




Martha: une icône depuis des décennies!

A un âge nettement plus avancé, des pianistes de jazz de talent, profonds et créatifs, tels que my main man PLB ou my main man JLM (ils se reconnaîtront), ont à peine eu l’occasion de se produire une petite dizaine de fois sur de grandes scènes. Or l’agent de Tom etc. nous informe qu’il a décroché pour son poulain une tournée de près de 40 dates l’été dernier, dont une semaine au Canada et une autre au Japon! Quand on galère à faire reconnaître son talent, on se ferait seppuku (hara kiri) sur les berges du Saint-Laurent pour moins que ça…
 
Toshiro coupe les tomates & co en fines rondelles avec son joli sabre
Que dire de tout cela, sinon entonner le traditionnel lamento « Ah ! là là, ma bonne dame, y’a plus d’saisons, à c’t’heure/what will become of us poor blasted sinners ?/wohin wird denn dies uns alle  bringen ?/cosa diventaremo, noi poveri peccatori sciagurati ? & 7 & rats?
Que dire, sinon tout simplement que le jazz, cette musique jadis relativement marginale ­— ce qui faisait en partie sa richesse —, n’en finit plus d’adopter les critères d’une société pour laquelle la jeunesse est une valeur en soi et où la notion de maturité passe toujours davantage à la trappe. 

Maturité, explication de texte: dans la plupart des sociétés traditionnelles, être prise pour la soeur de sa fille est considéré comme insultant pour une mère. Elle n'a pas porté et élevé un enfant pour se voir ravalée au rang de "gamine" (mêmes si la fille est elle-même adulte et mère). C'est qu'on ne plaisante pas avec les préséances générationnelles quand elles font sens!
Le seul groupe qui ne soit pas constitué de membres de sa classe d’âge et  dans lequel Tom’ etc… joue depuis peu lui apportera sans doute une expérience nouvelle, mais on a aussi nettement l’impression que les leaders de ce combo ont trouvé en lui du sang frais permettant d’accrocher la jeune génération d’auditeurs. "Ramène-toi, petit, et fais péter ton réseau!" (cherchez pas: ce n'est pas une contrepêtrie)


J’ai pour ma part récemment entendu lors d’un festival un quartet de jeunes, individuellement très virtuoses (qui ne l’est pas aujourd’hui ? ils sortent tous des mêmes écoles, comme les boulons des usines, et ceux-ci étaient issus du CNSMP, of course) mais collectivement assez moyen et très surévalué, alors qu’ils ne font que se situer dans la mouvance du quartette historique d’Ornette, sans la fraîcheur ni la vitalité d’icelui mais avec, sur scène, un sens de la pose très intello-bobo. 
Posture? Attitude? Tu parles, Charles: plus roots que ça tumeur (ô colon)! Juste 4 mecs et le menu du jour: "Ceci est notre musique". Et, en 1/2 siècle, c'est devenu la nôtre… mais pas celle de n'importe qui (suivez mon regard).

[Petit aparté, au passage, sur le body language des jeunes générations de musiciens sur scène — et ce, sans citer de noms ni émettre le moindre avis sur la qualité de la musique produite — : regardez jouer un groupe de jeunes musiciens d’aujourd’hui, en Europe ou aux USA, et remarquez la propensions de leurs corps à adopter des positions de déséquilibre qui, chez les pianistes, viennent évidemment de Qu'est-ce? J'arrête! Et ces saxophonistes ou trompettistes qui se tortillent comme autant de lombrics, dansent sur un pied, lâchent l'instrument d'une main sous l'effet — dirait-on — d'une décharge électrique… d’où leur vient donc toute cette gestique générationnelle ? 

Il y aurait une passionnante étude à faire sur le sujet. Car, si vous n’avez pas pu les voir live, regardez des vidéos de musiciens des générations précédentes (disons jusqu’au milieu des années 70), qu’ils soient vedettes ou petits-maîtres : PAS UN SEUL n’adopte un tel langage corporel sur scène. 
Pas plus Earl Hines…
Earl "Fatha" Hines: notre papa à nous touches!
…que l‘Art Ensemble of Chicago. 
Quatre boyz de la Windy City: ça décoiffe!

Pas plus le Polonais Zbigniew Namyslowski…
Zbig, l'alto chaud qui vient du froid.
 …que le Californien Buddy Colette.
 
Buddy (as) avec Chico (dm), ça cale & fournit ;-)

Pas plus le Nippon Terumasa Hino…
 
Terumasa? He no play bullshit, man!

… que le Canadien Oscar Peterson. 
Quand Oscar lui tourne le dos, le piano souffle enfin un peu!
Tous — pourrait-on dire (mais je ne veux pas anticiper sur l’éventuelle étude que j’appelais de mes vœux quelques lignes plus haut) — ont le corps en quelque sorte ancré dans la terre, là où nos jeunots d’aujourd’hui affichent « l’insoutenable légèreté de [leur] être ». Les batteurs, à cet égard, sont souvent assez caractéristiques qui, depuis que s’est répandue l’influence (mal digérée) de Jim Black, semblent oublier la partie chtonienne et pédestre de leur instrument (caisse-claire, grosse caisse, tom basse) pour privilégier toms et cymbales en un ballet de mains gracieux, aérien, léger, allégé, bio, sans arêtes, ouverture facile, bon de réduction à l'intérieur… mais je mais gare!
 
Mouvements de Jim qu'ont mal pompé tant de jeunots…







Al Foster: plus près du sol t'es sous terre, man!






















 (fin de l'aparté)] 

A ce propos on lira avec profit ce qu'écrit my main man Laurent Coq dans son propre blog:

Mais revenons à notre quartet post-ornettien & pré-pubère : un responsable du festival (qui tient à rester anonyme) me confia après le concert que, hors scène, ils se comportaient comme des stars capricieuses. Pas étonnant : on les porte au pinacle à peine sortis de l’œuf! Je donne à ce quarteron de jeunots surdiplômés quelques années avant de disparaître d’un circuit qui aura eu le tort (car les torts sont partagés) de les accueillir directement au 3° étage sans les laisser se faire les dents au rez-de-chaussée. Alors commencera pour eux une « traversée du désert » qu’on leur souhaite fructueuse à moyen ou à long terme. Tomato & Company, lui, compte-tenu de ses soutiens familiaux et du réseau de relations qui va avec, durera vraisemblablement davantage. Il risque peu de devoir un jour chevaucher le dromadaire parmi les dunes où se tapit le Bédouin cauteleux voire hostile, où se love la vipère des sables gorgée de venin, où rôde le gentil fennec, si mignon mais peu comestible.
Si Tom & Co joue à Valence, c'est que la Drôme adhère (qu'il est con ce EmGé: c'est à peine croyable!)
 Mais la musique, dans tout ça ? N’est-elle plus qu’un catalogue de l’art, euh, doute dans lequel les organisateurs choisissent avant d’imposer/proposer au public les nouveaux produits dont la pub, les attachés de presse, et la presse ont fait l’article ? N’y a-t-il plus (guère) de capacité à juger, apprécier, choisir en fonction de goûts réels et d'un culture forgée au fil des ans par des amateurs blanchis sous le harnois, ployant, hagards et heureux, sous la somme des connaissances amassée au cours d'une quête fébrile… (m'égare-je derechef?) ? Si c’est le cas, le jazz est moribond. Seule consolation : on a si souvent annoncé son agonie sans que suive un constat de décès que l’espoir ne saurait faiblir. 
le bouquin controversé (et pas traduit en français) de mon vieux pote Stuart Nicholson
Alors comment vivre cette période « intermédiaire » entre la précédente (voici une trentaine/quarantaine d’années) et maintenant ? A cette époque — les faits sont là, et ces bougres sont fichtrement têtus, vous pouvez m'croire — on digérait l’héritage de Coltrane alors que le jazz-rock battait son plein; les styles plus classiques et ceux qui avaient fait le jazz moderne d'après-guerre existaient encore dans leur forme originelle (Ellington, Basie, Hines, Mingus, Monk… étaient encore vivants) et une foultitude de seconds-couteaux souvent passionnants se produisaient ici ou là (de Joe Henderson à Hank Jones, d’Art Pepper à Shelly Manne) sans être nécessairement considérés comme des "maîtres" du simple fait qu'ils étaient encore vivants, comme c'est le cas aujourd'hui.
Aujourd’hui, le public du jazz s’est élargi, les salles et festivals qui l’accueillent se sont multipliés, les journaux, magazines et sites internet qui en parlent (même un peu) sont légion. Résultat: comme pour la culture et la confiture : pluche qu'on l’étale, moins qu’y n’y en a. 


Traduction : quelques milliers de quidams qui se sentent « obligés » d’avoir un vernis de culture jazz ­— avec « Kind of Blue » et le « Köln Concert » sur leurs étagères à skeuds, plus un bouquin d’Alain Gerber pour caler le tout — n’ont en fait, en matière de goût personnel, que quelques atomes de discernement, de feeling, de sanskrit tic. Et toc! Kant Allah culture?!¿¡…
Dans ces conditions, se faire pointer — par des revues du genre Scélérama, ou par la rubrique Culturluturelle d'un quelconque hebdo gêne et râliste — ce qu’il « faut-apprécier-pour-être-ou-rester-dans-le-coup-coco » est une nécessité absolue. Et pour « vendre » à tous ces blaireaux des petits génies ou de vénérables maîtres il faut une « story ». 
Chez les classiqueux, on trouvera LN Grimaud, son joli minois et sa meute de loup (sans lesquels, évidemment, son jeu de piano ne vaut pas tripette),
 
Ou comment donner du mordant à son clavier…

ailleurs ce sera Wayne le lunaire (il l’est depuis toujours : suivez sa carrière, bordel !): il a joué avec Miles, il est bouddhiste et sa femme est morte dans le crash d’un Boeing. Rendez-vous compte!


Plus loin vous trouverez Biréli, si virtuose, si gipsy. Conçu dans la rosace d’une guitare Selmer, il a fallu l'extraire aux forceps, comme tous ces formidables gitans si incroyablement doués de nez sens.


Tapi au fond à gauche, un bras couvert de tatouages, les traits du visage déformés par les flots d'inspiration qui abreuvent son jeu (comme un sanguimpur nos sillons), c'est Brad: honneur du piano d'aujourd'hui. Orphelin, hypersensible, l’indépendance de ses mains ne sidère que ceux qui ignorent tout de Phineas Newborn. Question indépendance des bras, il se shoote de façon ambidextre pour étancher son mal-être existentiel. L'émotion est à son comble: sanglots, respect et nose qui flows…
Mouchoirs pour tout le monde! (C'est Max Granvil qui régale — car il est bon prince)
 
Brad rit peu: ça fait pas romantique!
La suite de la visite est à votre discrétion, meine Herren und Damen/ladies and gentlemen/signori e signore. Le guide ne demande rien : sa main tendue est un vieux tic hérité de ses ancêtres gitans, lunaires et junkies.
A vot' bon coeur!…


samedi 28 décembre 2013

Sarkojazz et l'Afrique éternelle

Pour commencer, les amis, voici mes trois voeux pour 2014:



           Qu'absolument rien ne vous arrête!

           Que le rouge clignote autant que vous le souhaitez!

             Que tout glisse pour vous comme un tramway!


Et, pour me faire pardonner ma flemmingite scripturale de 2013 (vous n'imaginez pas comme c'était douloureux; votre abondant courrier m'a fait chaud au coeur durant mon hospitalisation; l'émotion mes trains, tout ça…), voici, selon moi, l'image de l'année:

Tant de grâce, de légèreté… avec ou cendrée cette grue a la classe!

 Et maintenant, passons aux choses sérieuses pour terminer l'année en bottes et…

 Sarkojazz et l'Afrique éternelle

Ah, le Continent Noir : « berceau de l’humanité », et autres clichés peu coûteux… ! Il ne fait guère parler de lui dans les médias français ni lors des pauses café et autres dîners en ville. A moins, bien-sûr, que quelque bonne vieille famine, guerre tribale ou nuage de sauterelles ne s’abatte sur une des contrées qui le composent.

 


Mais quand on en cause en Occident, c’est si souvent pour enfiler conneries et  platitudes que plus d’un s’en afflige. Car Plud’un [appelons ainsi celui/celle qui connaît tant soit peu ces pays de l’intérieur] a les tripes assez fragiles et le  cerveau plutôt bien rangé, ce qui — voyez-vous — le rend particulièrement sensible à l’affligeante & plate  connerie.


On ne reviendra pas ici sur l’imbécillité crasse du discours dakarois d’un nabot présidentiel depuis tombé (pas de bien haut) dans l’oubli et l’anonymat y afférent. Regrettons simplement que la rareté des points de vue critiques exprimés par les untels & ctuels [on nommera ici « untel(s) & ctuels(s) » tout quidam qui se croit autorisé à s’exprimer, à la fois sans savoir de quoi il retourne et pour ne rien dire de probant, dans les médias autorisés (sic) à l’y inviter avec une complaisance aussi servile que méprisable] hexagonaux à propos dudit discours ait permis aux propos tenus de se diluer dans le même oubli au lieu de devenir des échantillons de dialectique diarrhéïque, à fournir comme contre-exemples à tout aspirant aux postes-clés de la Raie Publique.
Mais quoi : au pays des Welches (comme disait ce bon Voltaire), on préfèrera toujours brocarder un édile pour une affaire de cul, un fourchage de langue ou un rictus peu photogénique que de l’affronter en champ clos sur le fond de sa pensée (sic tant est qu’il dispose de l’ingrédient susdit). Et puis, risquer de mettre en péril son petit tabouret d’untel & ctuel médiatique en s’exposant par trop face aux roquets du pouvoir déguisés en caniches communicants… Brrr : voilà qui fait froid dans le dos et chaud aux fesses !


Adonc, de critique point n’y eut… du moins guère.
En revanche, au sud de la Méditerranée, on se déchaîna et l’on raisonna (car on peut faire deux choses à la fois, ma foi, même sous le soleil, pendant que les vieux sages palabrent sans fin sous le baobab — comme l’écrivait un Pagnol malien dont l’œuvre est malheureusement restée inédite). Mais qui se préoccupe, en métropole, de ceux qui (et de ce qui se) pense(nt) dans les ex-colonies ?
Résultat de cette absence de recul critique ? Les banalités et aberrations post-colonialistes de la françafrique triomphante continuent à tenir le haut du pavé dans les médias franchouillards et dans leurs simili-débats.
Or de quoi s’agit-il ? De la banale généralisation d’un point de vue raciste (et qui éventuellement s’ignore comme tel) que l’on retrouve depuis des siècles et un peu partout chez les conquérants et ex-conquérants de toutes races, couleurs de peau, religions… Pour les uns, l’autre est un barbare, un infidèle, un sauvage, un malpropre, un ignare… (rayez les mentions inutiles, je vous prie, mais rendez-moi tout de suite mon stylo-plume en argent massif, espèce de malotru !).
Tel ex-président d’origine hongroise emploie pour qualifier les Africains les mêmes termes dont les voisins de ses ancêtres magyars usaient pour parler de ces derniers. Eux-mêmes, d’ailleurs, traitaient les Bulgares de… bougres, et autres noms d’oiseaux. Bref, « Ils sont fous, ces Romains ! » et « Comment peut-on être Persan ? », on le sait. Mais on s’étonne tout de même d’entendre de telles conneries sortir de la bouche d’un élu censé avoir lu sinon Astérix, du moins Montesquieu.




























Plus sérieusement, l’incapacité à se percevoir dans son propre ridicule ou dans son aveuglement crasse terrasse à plate couture la propension à envisager l’autre dans sa diversité… Et si l’autre est Noir, la cécité confine à l’obscur(antisme) le plus ténébreux, oh bonne mère!
Car pour l’Occidental, le Noir c’est l’autre puissance X. Au même titre que le musulman est, pour le chrétien de base, l’aberration religieuse type… et récit proc, man ! Plusieurs siècles de guerres, d’esclavagisme et de colonialisme n’ont pas effacé ces incompréhensions, méfiances, mépris et haines diverses, qui se déclinaient, à l’échelle européenne, en termes tels que « boches », « rosbifs », « ritals » désignant nos voisins. L’aveuglement sur l’autre a donc la vie hard et semble là pour durer.

Dans le domaine musical — entre autres celui du jazz auquel je finis toujours par mener la fidèle cohorte de mes lecteurs — on a pu voir récemment de beaux exemples de post-colonialisme triomphant. Ce qui me semble le plus remarquable est le fait qu’à chaque fois les mêmes structures de pensée (en partie inconscientes, évidemment) se font jour. Ainsi, qu’il s’agisse du trio Romano/Sclavis/Texier en virée en Afrique (accompagné de son fidèle « griot du Leica » Guy Le Querrec — prrrrésentement, là dis donc) ou de Dee Dee Bridgewater au Mali ou de l’ONJ au Maroc, jamais les protagonistes locaux de ces « projets » ne sont nommés. Ils figurent, sur les photos, à titre de sympathique décor humain so very pittoresque, derrière les vedettes occidentales au premier plan. Pas question, donc, de donner la parole aux musiciens africains, ni de prendre en compte la part qu’ils ont prise à la réalisation du projet, et encore moins de se demander comment le public local ou la presse du lieu a reçu la chose.
Tous ces braves gens basanés, après tout, sont de grands enfants auxquels manque la parole cohérente, voire la faculté de penser — sauf quand on en quasi-divinise un ou deux qui deviennent gourous, vieux sages et grands marabouts (demandez la bio de Mandela: n’importe quel kiosque à journaux l’a à prix bas !).  Sauf qu’en France un « maître » ne peut jamais venir d’une ex-colonie, alors qu’en Angleterre, par exemple, le Sri Machin-Chose indien se porte assez bien : demandez à George Harrison ou à John McLaughlin, qui ont usé quelques gourous médiatiques au fil de leur carrière.

déposer des chèques en blanc dans un tiroir-caisse ambulant: McLo et Santana savent faire!
On oublie par ailleurs trop souvent que les « prédateurs » occidentaux qui viennent faire leur marché au sud de la Méditerranée effectuent cette démarche parce que le champ musical s’est, en Occident, tellement appauvri que l’on y passe son temps à glaner des rythmes et des airs du Soudan au Cap Vert, des Balkans au désert. Les « sous-alimentés », en matière de musique, ce sont bel et bien les Occidentaux. Par contre, si nombre de musiciens Africains ou Antillais résident en Europe ou aux USA, c’est rarement pour s’enrichir de rythmes flamands, de mélodies country & western ou d'harmonies scandinaves qu’ils y sont venus, même si, une fois sur place, ils croisent volontiers leur savoir-faire avec ce que l’Occident leur apporte de grammaire et de vocabulaire musicaux.
Le problème principal est donc que l’Occident — et singulièrement la France, et particulièrement les médias hexagonaux — ne savent/ne peuvent/ne veulent pas se débarrasser de leur vision post-colonialiste, ignorante, paternaliste, arrogante, exotique du Sud du Sud.
« Un chien qui mord un homme, ce n’est pas de l’actu, un homme qui mord un chien, ça c’en est ! » : on connaît tous cette boutade journalistique. Un Blanc (ou un Noir Américain) qui va faire pouêt-pouêt chez les Nègres africains ou chez les Arabes, c’est aussi de l’actu, mais les oune poco locaux qui le reçoivent, le nourrissent musicalement (et pas que), l’accompagnent, eux, n’intéressent personne sauf s’ils réussissent à venir jouer en Europe couverts de gris-gris et d’habits chamarrés (et pas en trop grand nombre de préférence). Auquel cas un programme « world music/jazz-world/ethno-funk/etc. » leur fera bien une place sur une scène quelconque. Le monde (« world », en anglais, pour ceux qui auraient oublié) et sa « music » bourdonnent joyeusement aux franges de l’Occident, ce « hors-monde » dominant et décadent pétri de suffisance.

moua Tarzan, toua Reg!
 Un petit ouvrage collectif paru aux  éditions de La Découverte (« La fracture coloniale ») analyse fort bien ce syndrome, et il est frappant de constater que, transposée au plan musical, cette posture de la France envers ses ex-colonies produit des phénomènes fort différents de ce qui se passe au Royaume-Uni, par exemple, et dans ce qui reste de son Commonwealth. Ainsi, où est l’équivalent, dans la sphère francophone, du statut de la Jamaïque sur le plan musical mondial ? Le fait que le calypso, le ska ou le reggae se chantent dans une langue internationale (l’anglais) ne suffit pas à expliquer le succès d’une musique pourtant (géographiquement) proche de la biguine ou du gwo ka des Antilles francophones. Si une  certaine « mentalité d’esclaves » est encore présente et entretenue dans ces Antilles et empêche nombre de leurs ressortissants de se penser en termes globaux, c’est bien que la France métropolitaine s’est structurée — et a structuré ses dépendances d’outre-mer — autour d’une relation dominant/dominé réelle ou symbolique. La vitalité de la communauté haïtienne du Québec, par rapport à celle qui vit en France, montre assez que, dans un contexte socio-politique différent, des groupes d’origine identique développent un rapport radicalement autre à eux-mêmes et à leur fierté d’être eux-mêmes. Mais le Québec n'a pas eu à digérer la défaite des troupes françaises venues protéger les colons et rétablir l'esclavage suite au révoltes du début du XIX° siècle. Et encore moins la création — en 1804 — de la première république noire du monde sur un de ses anciens territoires. Bonaparte a, bien sûr, mis bon ordre à tout cela et fait déporter le "héros" Toussaint L'Ouverture, mais la France n'aime pas perdre et elle a, quand ça lui arrive, la mémoire longue et la digestion particulièrement lente et difficile.

 
Le Français ne peut pas accepter de traiter d’égal à égal avec les membres de ses anciennes colonies. Il ne peut, en fait, voir en eux que des « indigènes ».
Un exemple éclairant nous sera fourni par la radio « nationale » : France Inter. Durant le « printemps arabe » de 2011, elle invita abondamment comme experts sur le sujet des intervenants prénommés Mohammed, Slimane, Hakim… tous enseignants dans des universités françaises et possesseurs de divers doctorats. On découvrit ainsi qu’une pléiade d’universitaires et d’intellectuels maghrébins vivait dans l’Hexagone, dont nul — sinon leurs étudiants — n’avait JAMAIS entendu parler auparavant. Cette exposition médiatique soudaine était évidemment due à l’absence d’intervenants français compétents susceptibles de réagir intelligemment sur le sujet. Renvoyés « à la niche » à la fin dudit printemps, ces fins connaisseurs du Maghreb et — on l’imagine — de ses rapports avec l’Occident ont peu de chance de se voir appelés de nouveau pour intervenir sur des sujets de société à propos desquels on peut sans peine imaginer que leur pertinence égalerait au minimum celle d’un Alain Finkielkraut, d’une Elizabeth Levi ou d’autres sempiternels habitués des habituels débats télé/radio à la con.
Tout ça n’étonnera personne, pourvu que ce « personne » soit un observateur un peu attentif du PAF. Mais comptez le nombre de musiciens « issus de l’immigration » (c’est la formule consacrée) qui ont fait partie des divers ONJ, depuis la création de cet orchestre de fonctionnaires (et évitez de sangloter sur ma chemise toute neuve et fraîchement repassée, je vous prie). Demandez-vous si Richard Bona aurait fait la carrière qui est la sienne en France (où toute la place raisonnablement accordable à un nègre médiatique est déjà occupée par Manu « Ah là là, quand c’est la fête au village, qu’est-ce qu’on rrrrigole sous les cocotiers » Dibango : « Désolé les gars, le siège marqué « spécial basané » est déjà pris, et le bronzé qui l’occupe a l’air en fort bonne santé ! »).

Représenter ou prendre toute la place: quel dilemme!
 A contrario, Toni Morrison (descendante d’esclaves ayant vécu le racisme à l’américaine jusqu’au milieu des années 60) — qui vient souvent chez nous comme conférencière — aurait-elle atteint la notoriété qui est la sienne et décroché le Nobel de Littérature si elle avait vécu en France, dans le même « confort » qu’Henri Salvador ? 


Bref, au même titre que les instances gouvernementales, dont on connaît la pesanteur et la répugnance à évoluer, le champ culturel des arts et des médias français reste fondamentalement blanc de blanc, et post-colonialiste.

Une chorégraphe algérienne dont le nom m’échappe fut un jour invitée dans une ville française pour danser son ballet avec sa troupe. A l’issue du spectacle, les organisateurs avaient prévu un repas pour les artistes et les VIP locaux. Au menu : du couscous ! Réaction de la chorégraphe : « Si vous aviez invité Pina Bausch, auriez-vous préparé de la choucroute pour le dîner ? ». On imagine le désarroi des organisateurs qui, sans nul doute, croyaient bien faire. 
Eh oui, pour extirper de soi le vieux fond colonialiste, il faut creuser profond, mon colon, trrrès beaucoup prrrofond (là dis donc).























PS: Pendant mon absence, la difficulté à trouver des photos en haute def sur le net s'est accrue.
Désolé pour la qualité des images qui illustrent ce blog. Une équipe de sbires totalement dévoués à ma personne (comme d'hab') s'occupe dès à présent de trouver une solution à ce problème dont les responsables seront traités sans pitié ni ménagement (bordel de…!)

mardi 6 août 2013

A l'attaque!


"Ah, ça commence fort!" diront certains. Comment leur donner tort? Votre EmGé l'a un peu mauvaise, même s'il reconnaît avoir pris récemment une excellente leçon de realpolitik.
Voilà: en réaction au papier d'un pitoyable scribe sur une chanteuse amie, il a répondu vertement audit scrittoraccio (comme un dit Lorenzaccio: ce petit merdeux de Lorenzo) dans le blog d'un mensuel jazzistique vénérable, tout en louangeant un concert de la vocaliste précitée. 


"Mais", dirent ses patrons (ceux d'EmGé), "Tu ne peux, cher ami, dans nos pages virtuelles/Verser ainsi ta bile ni faire d'étincelles/Car tu nous mets en cause et derrière ton nom/Tu impliques le titre et la rédaction". Il est vrai. J'acquiescai et l'on remania l'article trop violent. Mais voici: le revoilà! Sur ce Blog de Garenne, terrain de francs débats, j'ai pensé que mes lecteurs apprécieraient de voir figurer l'article de F… M… (I'm French) et ma réponse afin de mieux réfléchir et réagir. 
Pour moi les choses sont claires: ce tordu est la (une des) honte(s) de la profession mais personne, dans le journal où il sévit, ne contrôle sa plume. Vivre sur sa réputation et sur celle du média pour lequel on bosse n'est jamais bon. Pas d'émulation ni de stimulation; champ libre aux pulsions les plus primaires (engouements soudains, haines tenaces ou récurrentes, mesquineries de bas étage, manque évident de professionnalisme, perversité sans frein…); tendance à croire refléter le goût commun alors qu'on n'a pas adressé la parole depuis des lustres à un spectateur ordinaire, ou au contraire propension à se croire au-dessus de la masse: autant de tares qu'accumule notre taurillon du sud-ouest à l'agressivité larvée, lequel par ailleurs serait bien en peine d'affronter le moindre combat frontal, réel, et que l'idée même du corps à corps doit faire se conchier illico.

"Et en plus il est beau!" (voir plus bas)

Mais allons-y: ci-dessous le lien pour lire l'article du chie-devant dans sa forme originelle plus la reproduction dudit torchon avec commentaires.
Plus bas ma réponse originelle, aujourd'hui disparue dans cette version du site où je la publiai.


Le même article avec commentaires de Garenne (envoyez aussi les vôtres qu'on rigole!).

Au Nice Jazz Festival, moins c'est jazz, plus ça vibre
LE MONDE | 11.07.2013 | Par Francis Marmande 
Vous ne connaissez pas Youn Sun Nah ? Allez, vous voulez me faire marcher. Vous ne connaissez pas "la nouvelle sensation internationale du jazz vocal" ? Sérieusement : Youn Sun Nah dispose d'une vraie voix, joue d'un physique délicieux, taquine ses origines coréennes avec tact. Depuis Same Girl (2010), c'est planétairement qu'elle rayonne.
Là, une question me taraude. FM dirait-il (ou a-t-il jamais dit) quoi que ce soit d'équivalent de Dee Dee Bridgewater (grande minaudeuse devant l'éternel) ou de sa fistonne China Moses (pour ne prendre que deux exemples)? Pour un critique de jazz  français qui présente cette tare majeure et sans doute en partie inconsciente de "rêver d'être Noir", il est plus facile de s'attaquer à une chanteuse asiatique qu'à une représentante de la "tribu sacro-sainte".

Dis, dis, oserait-il?
 
Pas de fumisterie sans feu. Côté feu, inflexions, puissance, expression vocale, sens de la scène, dons du ciel aiguisés par un sérieux marketing, génie du cabotinage, accompagnateurs parfaits : Ulf Wakenius, fidèle bûcheron de Stockholm à la guitare ; Vincent Peirani, brillant accordéoniste – soupir chuinté de la chanteuse, "et en plus il est Niçois" ; et, pour finir, Simon Tailleu à la contrebasse – "et en plus il est très beau". 
Beau et jeune, ajouterai-je, et en pluche il sait vraiment jouer de la contrebasse. D'où le silence envieux du critique-contrebassiste-amateur-de-seconde-zone-depuis-des-décennies à propos de cet excellent musicien fort prometteur. "La housse partie" (titre d'un opuscule franciscain), certes, mais pas l'amertume du bassiste raté.
FM derrière un membre du peuple élu (© Chritian Ducasse)
 
Simon Tailleu, contrebassiste
























  

Côté fumisterie, on est servi à ras bord. Elle attaque, ce qui est très gonflé – mais elles (des noms! des noms! pas d'amalgame) le font toutes aujourd'hui (ben si elles le font toutes, ça n'a rien de gonflé! Ou c'est moi qui divague?) – a cappella. Y ajoutant cette très africaine petite boîte à lamelles, la sanza. Jouant autour, avant d'entrer dans My Favourite Things. Bon, d'accord, mieux vaudrait ne jamais avoir entendu Julie Andrews dans La Mélodie du bonheur, John Coltrane et Eric Dolphy dans les 47 versions enregistrées de la chanson.

Alpes autrichiennes (Yodeleïo! Yodeleïa!). Au centre, un taurillon bayonnais.

"Comparaison n'est pas raison", dit l'autre, et côté jazz la version de Julie Andrews, Bitte Schön, (comme on dit dans les Alpes autrichiennes) mais on a fait mieux…
La question n'est pas là. La question, c'est que, devant un public aux anges, Youn Sun Nah alterne des vocalises dans le style de Jacqueline François, avec ses intermèdes d'annonce : minaudant, chichitant, prenant force petites pauses de Pomponette sous acide, et d'un coup hululant, Castafiore mâtinée de Jane Birkin. Ne le prenons pas mal. Dans la vie ou backstage, elle est exactement comme ça. 
Voilà qui semble dénoter une connaissance de la personne que pas un de ses intimes ne confirme. Facile de flouer ses lecteurs en se faisant passer pour un proche des vedettes qui montent sur les planches. Mieux vaudrait faire VRAIMENT son travail de journaliste au lieu de citer dans ses papiers des musiciens absents de la scène, comme on a vu notre pitre pyrénéen le faire à plus d'une reprise.
A côté, Carla Bruni vous a des airs de Brigitte Fontaine.
Moins familier que FM avec les oeuvres complètes de Carin Brula, je reste cependant perplexe.
La question aussi, c'est que le programme superbement concocté du Nice Jazz ("festival depuis 1948"), renvoie le Gerald Clayton Sextet au rôle ancien de vedette portugaise de music-hall. Comme pour patienter. La nuit finira par tomber. Gerald Clayton, 27 ans, fils de John Clayton, descendant d'une tribu de musiciens, auteur d'un Paris Sessions (Decca/Emarcy) qui fait sensation, est ici écouté du bout des lobes.
Dommage, parce que son phrasé de pianiste à la Phineas Newborn – qui peut encore se souvenir ? – devrait happer les consciences. 
Gerald Clayton // Phineas Newborn? Rien que ça! Un petit blindfold test s'impose, histoire de voir si notre FM ne s'est pas une fois de plus trompé de nom et s'il distingue "Fabulous Phineas"… d'Eric Legnini, qui lui aussi s'est réclamé du pianiste de Memphis. Quant au "Qui peut encore se souvenir?": sors le dimanche, FM, cause aux gens et tu mesureras l'étendue de leur savoir de toi insoupçonnée — et du même coup celle de ton ignorance abyssale et condescendante. 


Dommage surtout, car les orchestrations pour voix et quartet aux airs de Carla Bley, Steve Nieve, John Greaves ou Robert Wyatt sont de première bourre. La nouvelle scène new-yorkaise est bien présente, mais pour que dalle.
DÉLICIEUSES BIGOTERIES
Le public attend Youn Sun Nah, la Sublime. Il va, il vient, pianote sur de vieux smartphones. Il se hèle, blagasse, rigole. Plus c'est "jazz", moins ça captive. Moins c'est jazz, plus ça jouit. Côté Masséna donc, on fait le plein : John Legend, C2C on ne vous en parle même pas, avec ces bras dressés sous arrosage de projos, ça rappelle des trucs.
Le Nice Jazz îlot de divertissement de qualité, la semaine où le maire se signale par des déclarations urticantes ? Folklore. En 1974, le jour même d'ouverture de ce qui allait devenir la légendaire Grande Parade de Nice, l'édile de l'époque avait eu le bon goût de jumeler Nice, au plus fort de l'apartheid, avec Johannesburg. Brève pensée pour Nelson Mandela.
Oui, "brève pensée" car (dit Pangloss au derviche à la fin de "Candide") "Je me flattais de raisonner UN PEU avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles…", et la "pensée" d'un FM envers Mandela peut-elle être autre chose que "brève"? Petites rancoeurs, petites critiques, petite… mais grands totems: on compense comme on peut! 
Nelson Mandela (en costume traditionnel bayonnais)


















 
Le même, quelques années plus tard: mal conseillé par FM, il s'apprête à malmener une chanteuse coréenne




















Au fait, que faisiez-vous, quand la France voulait mater les Roms ? Rien. On écoutait l'exquise Youn Sun Nah. Elle présentait de délicieuses petites bigoteries cul-cul, My Prayer, par exemple, non sans se croire obligée de préciser qu'il s'agissait d'une composition personnelle. Rien. On passait devant cette paire de Roms qui faisaient la manche sous l'enseigne Benetton. On s'en faisait pas.
Entrée finale du choeur de Roms (c'est du Verdi, chérie!). Culpabilisation des méchants Niçois qui quittent la scène chargés de chaînes, le crâne rasé et couvert de cendres. Francis Ze Great a triomphé du mal, de l'imposture et autres choses du même genre. On respire!
 
A l'accordéon, FM, méconnaissable (oui, vous savez sa méchanceté et sa bêtise lui ont fait prendre beaucoup de poids… mais ça reste entre nous, n'est-ce pas?)


Enfin: l'humble article de votre serviteur (si, si, j'insiste: je suis ton humble serviteur, lecteur aimé, oui toi Dagmar, toi Wladislaw, et toi petite Maria Mercedes de la Cruz, qui te caches derrière le pilier là-bas).

le pilier là-bas

Festival de Jazz des 5 Continents. Marseille, Jardins du Palais Longchamp. 26/07.
Youn Sun Nah Quartet : Youn Sun Nah (voc, sanza), Ulf Wakenius (g), Vincent Peirani (acc), Simon Tailleu (b) ; Hiromi Trio Project : Hiromi Uehara (p, claviers), Anthony Jackson (elb), Simon Philips (dm).
Entre la balance et le concert du quartet de Youn Sun Nah, j’apprends que Frimsdane Can (H)arm, vain érable con frère ­­— qui, quand il n’anime pas une soupe populaire pour Roms en galère, se répand dans un quotidien de renom — s’est fait plaisir en descendant la chanteuse lors de son concert niçois, il y a peu. Ah, le plaisir ! Vaste sujet dont je ne débats jamais avec les pervers qui étalent leurs frustrations en s’attaquant à ceux/celles que le public aime. Insupportable, évidemment, pour qui ne s’aime pas. Car on l’aime, évidemment, Youn Sun Nah, et pas seulement parce qu’elle a (ou bien qu’elle ait) ce côté « lisse-Asie-du-sud-est » dans sa présentation. La politesse coréenne, c’est comme la fatuité bayonnaise, ça vous colle à la peau. Quand elle chante, excusez du peu, Youn Sun Nah déploie la tessiture, la gorge (déployée, comme on dit), le phrasé, les inflexions… Elle habite les mots, en anglais comme en français (« Avec le temps », magnifique…), improvise et titille ses accompagnateurs, ou se laisse entraîner par eux. Il est vrai que quand Ulf Wakenius (g) s’éclipse et que la chanteuse se retrouve seule avec Vincent Peirani (ac) et Simon Tailleu (b) on respire davantage. Cette enclume de guitariste ne va-t-il pas jusqu’à se tailler un petit moment de « gloire » perso en frappant les cordes de sa guitare avec une bouteille d’eau minérale, tandis que sa main gauche arpente le manche en barrés banals ? Mais bon, passons, la chanteuse est apparemment liée à lui par contrat et il arrive au Suédois de faire l’affaire, ne serait-ce que rythmiquement. Heureusement Simon Tailleu et surtout Vincent Peirani compensent dans le registre poétique qui est quand même l’une des grandes forces de la pas si fragile Youn Sun Nah,  laquelle possède — bien sûr — assez de personnalité  pour survivre allègrement aux  giclées de venin d’un critique moribond officiant dans un quotidien de renom.
Hiromi Uehara (dans l’intimité, appelez-moi Hiromi, je vous prie) au même programme que Youn Sun Nah, voilà qui fait un peu « soirée des dames » ou « mystères de l’Orient lointain » (au choix), mais les deux artistes n’y sont pour rien. Par contre la pianiste japonaise me pose un cas de conscience : j’ai déjà employé la métaphore « mitraillette à 88 touches » à propos de Michel Camilo à Malte la semaine dernière. La déontologie journalistique me permet-elle de récidiver à Marseille aujourd’hui ? Allez, va, je m’y risque, quitte à expier devant le comité d’éthique à la rentrée. Hiromi, donc, qui est objectivement l’une des plus impressionnante mécanique pianistique qu’on puisse entendre, mais dont le toucher est d’une raideur et d’une lourdeur ahurissantes et à qui le mot nuance semble globalement étranger. Alternant clavier acoustique et synthé, la pauvrette distille une musique globalement pauvre en feeling, et Anthony Jackson (elb) comme Simon Philips (dm) lui emboitent le pas sans sourciller. Il faut dire que la technique (et c’est là son piège : Martin Heidegger ou Jacques Ellul l’ont bien montré, chacun à sa façon) a de quoi fasciner par son potentiel d’expansion linéaire quasi inépuisable. Reste que le fantasme de l’homme (ou de la femme)–machine demeure une lubie fort peu musicale. Hiromi nous l’a démontré pendant plus d’une heure dans une vaine débauche de performance digitale ponctuée de levers de tabouret à la Keith Jarrett, qui lui — au moins — a réussi à ne pas se transformer en Robocop du piano, quelles que soient les tares qui par ailleurs l’accablent.