jeudi 15 octobre 2020

Gender studies # 2

Bon, je vous avais promis une suite à « Gender studies » dans les jours ou semaines qui suivraient la 1° partie de cette publication. Il vous aura en fait fallu attendre quelques mois, mais votre patience est tout à votre honneur, cher lecteur.

Après Maria Pia De Vito, Aki Takase, Angelika Niescier et Ingrid Laubrock, voici donc une nouvelle fournée de jazzwomen européennes ou américaine qui ne peuvent pas laisser indifférent l’amateur de musiques inventives.

Sylvie Courvoisier, bien que Suisse, vit à New York avec son époux le violoniste Mark Feldman avec lequel elle a formé un duo et un quartette. Elle joue par ailleurs en trio avec les deux grands rythmiciens américains que sont Drew Gress (b) et Kenny Wollesen (dm), toutes formations signées sur le label suisse Intakt.

 Avec son époux (« Time Gone Out ») elle explore des compositions écrites à deux ou chacun de son côté et où le souci de marier les timbres des deux instruments est extrême. Il en résulte une musique intimiste aux parfums chambristes. Chaque note y pèse son poids et l’écoute mutuelle est constamment palpable ce qui exige de l’auditeur une attention particulièrement active.

 

En trio avec basse et batterie, sur deux enregistrements réalisés à deux ans d’intervalle (« D’Agala » et « Free Hoops »), la pianiste est la compositrice de l’ensemble du répertoire et les thèmes rêveurs alternent avec ceux où la pulsation est plus présente, ce à quoi les deux rythmiciens contribuent avec un sens de l’à-propos tout à fait remarquable. Ces musiciens habitués à fonctionner au sein de trios avec piano et familiers de l’univers de Courvoisier depuis 2014 lui apportent une pratique de l’interaction tout à fait stimulante. Elle permet à ce trio d’affirmer son identité dans la pléthore des formations de ce type qui pullulent des deux côtés de l’Atlantique.

 


Dans le cadre d’un quartet équilatéral sans basse (« Noise of our Time ») où elle partage les compositions avec Ken Vandermark (s, cl) et Nate Wooley (tp), la pianiste adopte un jeu plus percussif en symbiose avec le batteur Tom Rainey, le quatrième comparse de la formation. Les membres du combo se connaissent bien mais n’avaient jamais joué tous ensemble et cette première rencontre met en évidence leur entente puisque la séance d’enregistrement n’a duré que quelques heures, répétitions comprises. On a là un quartet où chacun contribue à un son de groupe dense, très typique de la scène downtown newyorkaise dont les quatre protagonistes sont des membres actifs. 

Toujours chez Intakt (« The Choir Invisible »), on peut découvrir la jeune saxophoniste alto allemande Charlotte Greve. Installée à Brooklyn depuis quelques années, elle y a rencontré le bassiste Chris Tordini (un fréquent partenaire de sa consoeur Angelika Niescier) et le batteur Vinnie Sperrazza avec lesquels elle a formé un trio où chacun compose et contribue à l’élaboration d’un son de groupe subtil et tout en douceur. Une musique qui met en avant la mélodie et où la pulsation est souvent simplement suggérée pour créer des ambiances oniriques. 


Plus âgée que sa compatriote d’une quinzaine d’années, la quadragénaire Silke Eberhard  (« The Being Inn ») est quant à elle restée en Allemagne où elle occupe depuis quelques lustres une place notable au sein de la scène nationale. La sonorité de son alto (elle pratique aussi la clarinette basse) est plus tranchante que celle de Charlotte Greve et c’est en leader qu’elle s’affiche avec un trio dont elle compose l’intégralité du répertoire. Elle y est accompagnée par les excellents Jan Roder (b) et Kay Lübke (dm) dont le jeu dynamique  convient parfaitement aux improvisations fureteuses de la souffleuse. 


 La guitariste Mary Halvorson a fait ses débuts dans les ensembles d’Anthony Braxton, qui fut son professeur à la Wesleyan University, dans le Connecticut. Depuis le début des années 2000 elle a multiplié les collaborations (Jessica Pavone, Taylor Ho Bynum, Ingrid Laubrock…) et elle est entre autres une partenaire fréquemment sollicitée par les musiciens de l’écurie Intakt. On la trouve ainsi — sur le label suisse — avec le batteur Tom Rainey, le bassiste Michael Formanek et dans un trio de guitares qui l’associe à  Elliott Sharp et Marc Ribot. 

Au sein du trio de Rainey complété par son épouse la saxophoniste Ingrid Laubrock    (« Combobulated ») Halvorson participe à l’écriture collective du répertoire et assume un rôle à la fois mélodique, harmonique et bruitiste. L’absence de basse donne à cette formation une légèreté et une fluidité toute particulière à laquelle le jeu et la sonorité de la guitariste apporte son lot de surprises et d’inattendu. 

Dans le Very Practical Trio de Michael Formanek — qui est le seul compositeur — (« Even Better »), c’est Tim Berne qui occupe la place du souffleur. Halvorson partage avec l’altiste le rôle mélodique et appuie d’accords affutés le jeu du bassiste. Elle fait montre dans ce contexte d’une belle vivacité et d’une pertinence de chaque instant, confirmant ainsi qu’elle est une des plus passionnantes voix nouvelles à être apparue sur l’instrument depuis le début du nouveau millénaire.

Avec ses confrères Eliott Sharp et Marc Ribot, Mary Halvorson mêle son jeu à celui de deux personnalités singulières avec lesquelles elle partage le travail de composition. Elle est parfaitement à son aise dans cet environnement masculin où la six cordes électrique est traitée de façon orchestrale et dans tous ses états. La guitariste s’affirme ainsi comme une des meilleures représentantes de cette approche ouverte d’un instrument dont l’histoire dans le jazz — parallèlement à la tradition qui se perpétue — continue à s’écrire de la façon la plus aventureuse. 

 

Soit un panel d’instrumentistes qui dépasse largement le rôle de chanteuse ou de pianiste ordinairement réservé aux femmes dans le monde du jazz. 

Il n’est pas étonnant qu’un label indépendant suisse leur accorde une place aussi importante. C’est en effet des marges qu’on peut attendre une telle ouverture, et les grands labels restent à ce niveau très timides et traditionnalistes.

Bravo donc à Intakt et à ses producteurs — dont l’une est une femme, Anja Illmaier, ce qui est loin d’être courant dans la jazzosphère internationale.

Max Granvil

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